Pourquoi est-ce que je n'aime pas le patrimoine

 

« Bonjour mon nom est Chloé, architecte et diplômée du D.E.S.S. en muséologie. Ah oui, et je n’aime pas particulièrement le patrimoine. »

 

Je me sens comme une alcoolique à sa première rencontre des AA. S’avouer que l’on n’aime pas le patrimoine, quand une de nos passions est le musée et que l’on souhaite travailler entre autres en muséographie et à la mise en valeur d’artéfacts, ce n’est pas commun.

 

Si une faute avouée est à moitié pardonnée, alors je dois faire une confession. J’ai eu la chance de voyager, plus jeune, dans le nord de l’Afrique, notamment en Tunisie et en Égypte. « L’Égypte, tu parles d’une place pleine de vieilleries! » J’ai même osé définir les ruines d’un célèbre temple par l’expression « tas de roches ». Aujourd’hui, je regrette de ne peut-être pas avoir profité au maximum de ma visite dans ce pays où je ne retournerai probablement jamais.

 

Mais en même temps, je peux comprendre cette aversion que j’avais pour, pardonnez-moi le pléonasme, les « vieilles affaires » patrimoniales.

 

Sais-tu c’est quoi le patrimoine au moins?

À quelqu’un qui vous dirait qu’il n’aime pas les légumes, vous demandez sans doute de quels légumes il parle, compte tenu du fait qu’il existe une infinité de sortes de légumes et encore plus de façons de les apprêter. Est-ce pareil pour le patrimoine? L’UNESCO le définit comme « l’héritage du passé dont nous profitons aujourd’hui et que nous transmettons aux générations à venir. » Jusque-là, ça me va.

 

Le patrimoine, c’est aussi tout ce que l’on décide de préserver, du patrimoine architectural au patrimoine naturel, en passant par le patrimoine immatériel et le patrimoine religieux. Et ça, je peux le comprendre : le patrimoine est une richesse culturelle. On a tous intérêt à garder les témoins d’une époque, qui peuvent ensuite nous raconter leur histoire.

 

On pourrait en comprendre de mon discours que j’aime le patrimoine finalement. Mais pas tout à fait encore…

 

C’est quoi le problème alors?

Je dois l’avouer, quand j’ai accepté d’écrire cet article et que j’ai commencé à bien réfléchir à la question, je me suis mise à douter. J’ai réalisé que ce n’est pas le patrimoine que je n’aime pas, mais plutôt ce qui est parfois fait « sous prétexte patrimonial ». Le patrimoine est une théorie qui selon moi compte trop de nuances, trop de subtilités. On déploie beaucoup d’efforts dans la conservation d’objets perçus par le public comme ennuyeux, tandis que d’autres qui n’ont pas la chance de tomber sous un regard expert, sont détruits sans même être étudiés.

 

L’UNESCO, avec sa liste du patrimoine mondial, met en application un mode de sélection aux critères rigoureux. Tous en sont convaincus (même moi!) : ce qui y est établi comme patrimonial mérite d’être préservé, visité, admiré, etc.

 

Ce qui me chicotte davantage, c’est qu’il semble y avoir toutes sortes de juridictions locales qui évaluent selon Dieu seul sait quels critères (notamment l’aspect sentimental!) la valeur patrimoniale de tel objet ou tel objet. Dans le cas des artéfacts, il est difficile même pour les muséologues et les conservateurs les plus compétents et les mieux intentionnés, d’aliéner certains objets conservés par de petits collectionneurs, comme des communautés religieuses et municipalités. Et si le tri est maladroitement effectué par quelqu’un de partial? Se retrouvent donc conservés de multiples doublons, des objets altérés, maladroitement restaurés ou transformés à travers les époques. Sont alors parfois (souvent) conservés des objets dont la valeur artistique ou historique (et donc l’intérêt) peut sembler assez discutable.

 

« On protège ce qu’on aime, et on aime ce qu’on connait », disait Jacques Cousteau.

 

Ce qui a de la valeur, c’est en fait ce que l’on aime. Il peut donc être difficile, que l’on soit expert, collectionneur ou membre d’une communauté religieuse, d’analyser sans toute trace d’émotivité la valeur objective d’un artéfact, d’une œuvre d’art ou d’un bâtiment.

 

Quelle est la solution selon toi?

J’ai moi-même eu la chance de travailler sur le projet d’exposition de l’îlot des Palais, berceau de l’histoire de la ville de Québec. Ce n’est qu’en apprenant l’histoire derrière le site que j’ai pu commencer à en apprécier les objets. J’ai pu parler avec un archéologue, lire les travaux des étudiants en archéologie qui ont participé au chantier-école sur le site, etc. J’ai même eu la chance d’assister à un « ambigu », soit un repas inspiré par ce qui se trouvait vraiment sur les tables de l’intendant de la Nouvelle-France.

 

Ma vision a changé : les multiples documents et articles que j’avais lus sur le sujet se sont transformés en images, découvertes et souvenirs. Cette assiette que l’on mettait en vitrine n’était plus qu’une simple vieillerie : je pouvais maintenant les imaginer entre les mains de Jean Talon, remplies de tartiflette.

 

La même chose s’est produite quand j’ai travaillé pour l’exposition permanente du nouveau musée des Augustines. Les collections, qui me semblaient à première vue assez similaires aux autres collections de communautés religieuses, prenaient tout leur sens quand des anecdotes et des témoignages y étaient liés. Je suis peu à peu tombée en amour avec les religieuses et c’est en voulant en apprendre davantage sur elles que j’ai finalement pu comprendre ce qui les distinguait réellement des autres communautés et ce qui faisait de plusieurs de leurs objets des trésors.

 

C’est donc qu’il y a de l’espoir?

J’en suis la preuve vivante, même ceux qui avouent sans hésiter leur manque d’intérêt pour le patrimoine seront confondus si on prend la peine de leur expliquer ce qu’ils voient, si on leur permet de s’approprier le contenu qui leur est présenté.

 

Freeman Tilden, véritable père de l’interprétation muséale, établissait dans l’ouvrage Interpreting our Heritage en 1957 six principes essentiels de l’interprétation et de la médiation muséale. Le premier principe se base sur le fait que l’interprétation d’un paysage, d’une exposition ou d’un récit qui n’en appelle pas d’une façon ou d’une autre à un trait de la personnalité ou de l’expérience d’un visiteur est stérile. Ce principe est encore tout à fait d’actualité et se doit d’être appliqué à de nombreuses sphères touchant le patrimoine.

 

Avec le recul, j’admets que je suis consciente que l’on gagne à apprécier et à connaitre notre patrimoine, qui est en fait un genre d’héritage de famille, disons, très élargie. Chacun peut et devrait être touché par cet héritage qui nous explique en quelque sorte le parcours que l’on a emprunté et la direction vers laquelle nous allons.

 

Étant donné que tous peuvent y trouver leur compte, c’est donc votre mission à vous, les amateurs et les passionnés de patrimoine, de convertir les sceptiques comme moi, à grands coups de souvenirs et d’émotions.

 

Amen.

 

Chloé Barabé-Pépin

Architecte passionnée d’ambiances et de mise en espace, Chloé a eu la chance de participer à la conception d’expositions pour diverses institutions muséales, ce qui l’a poussé à compléter un DESS en muséographie. Militante de l’expographie hypermoderne, elle s’est donné comme objectif de participer à la remise en question de l’institution muséale telle qu’on la connaît.

 

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