Le cinéma : des archives à écouter

 

 

Les historiens n’utilisent pas encore beaucoup les films ou tout support audiovisuel pour étudier le passé parce que… ce n’est pas en papier ? Bonne question. Il faut dire que le cinéma québécois est encore particulièrement jeune, près de 70 ans à peine. Et pourtant il regorge d’information pertinente sur la société dans laquelle il est créé, sur l’époque où il est filmé, ainsi que sur l’auteur et ses contemporains, leurs aspirations, leurs craintes, etc. Ce n’est donc pas une source à négliger pour comprendre d’où l’on vient.

 

Dans le cadre de ma maîtrise à l’UQTR, j’ai choisi d’étudier les enfants et la famille québécoise des dernières décennies à travers les films de notre province. Mais le plus gros défi que j’ai dû relever, c’est de prouver pourquoi, pour une historienne en herbe, il était pertinent d’utiliser le cinéma comme source, au lieu des fameuses archives papier beaucoup plus communes au travail d’un historien. On a tous en tête cette image d’un vieil homme en veston brun entouré de piles de vieux documents poussiéreux et tombant en ruine, éclairé uniquement par une lampe tout droit sortie d’un autre temps. Sachez tout d’abord que la gent féminine est aussi présente que la gent masculine dans les cours universitaires d’histoire. Et le veston brun fait très hipster !

 

Bref, j’ai dû me pencher sur la question de l’utilisation du cinéma dans un mémoire en histoire. J’ai lu plusieurs auteurs de différents domaines d’études – cinématographique, sociologique, littéraire – qui ont su me donner les raisons qui appuieraient mon choix. Selon certains de ces auteurs, le film peut être considéré comme un discours sur son époque. Ainsi, un discours qui serait écrit – comme une correspondance ou encore un poème par exemple – ferait très bien l’affaire pour étudier l’histoire, alors pourquoi ne pourrait-on pas utiliser le cinéma ? C’est un discours qui est mis en images plutôt qu’en mots. Et une image ne vaut-elle pas mille mots ?

 

Dans cet ordre d’idées, si le cinéma est équivalent aux archives écrites, nous pouvons donc faire un parallèle entre le cinéaste et l’écrivain. Les romans ont quelques fois été utilisés pour étudier d’où l’on vient. Et ces écrivains, pour plusieurs historiens, sont des observateurs sensibles à la réalité dans laquelle ils vivent. On dit couramment que les artistes sont beaucoup plus réceptifs aux changements qui s’opèrent dans la société et c’est pourquoi ils sont souvent des précurseurs de ce qui va arriver dans un futur proche. Le cinéaste, en tant qu’artiste, arrive donc à décoder et à mettre en image une réalité qui est en train d’être vécue. C’est ici qu’il réussit à montrer les aspirations, angoisses et rêves de cette société.

 

Toutefois, il faut être conscient que les cinéastes montrent la réalité sous un angle choisi. Il ne faut donc pas prendre tout ce qui est montré comme la vérité pure. Plusieurs auteurs utilisés pour mon mémoire disent que les films sont un reflet de la réalité, mais un reflet déformant, à l’instar d’un miroir. C’est la réalité, mais pas totalement. D’autres auteurs parlaient d’un écho. Cet écho n’est plus exactement comme le message original, il manque des parties, la voix n’est plus la même, etc. C’est pourquoi, en étudiant les films, il est important de savoir qui est le cinéaste, de quel milieu il vient, où il a fait ses études, quelle est sa vision du sujet abordé dans son film et surtout à quelle époque le film a été créé. Tout cela nous aide à bien comprendre ce petit décalage entre la réalité et le cinéma. Même un cinéaste qui aurait installé une caméra sur le coin d’une rue ne montre pas la réalité. Pourquoi ce coin de rue et pourquoi cette journée en particulier ? On ne voit pas l’entièreté de ce qui se passe avant et après l’apparition devant l’objectif. Bref, c’est certes un reflet, mais un peu décalé.

 

Le cinéma est donc un documentaire sur son temps. Même un film historique reprend des idées de notre propre époque et de notre vision sur ce temps révolu. Selon moi, c’est pourquoi le cinéma, peu importe le genre, est aussi pertinent à étudier que des archives papier. Les films sont des témoins de leur époque, mais aussi, pour certains, des agents de l’histoire. Ils font partie de notre imaginaire et en façonnent de nouveaux.

Christine Provost

 

Christine a récemment déménagé à Québec et elle est fraîchement diplômée de la maîtrise en Études québécoises de l’UQTR. Elle est une passionnée d’histoire et d’écriture. Elle a travaillé au musée Boréalis durant près de quatre ans, ainsi qu’aux Forges du Saint-Maurice, deux lieux trifluviens qui méritent grandement d’être visités. Elle trouve important que le patrimoine continue à être légué aux générations futures et préservé de différentes manières : musée, revue, blogue, lieux historiques, conférences, etc.

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