Geneviève Thibault - Photographe

 

Dans la série Arts et Patrimoine, INTERVALLES désire vous présenter des artistes et des artisans qui participent à la mise en valeur du patrimoine de façon directe ou indirecte, soit dans leur démarche artistique ou leur implication dans le domaine du patrimoine.

 

Cette semaine, INTERVALLES vous transporte dans l'univers poétique des photographies de Geneviève Thibault!

Parlez-nous un peu de vous, de vos origines:

 

Native de Matane, mes intérêts pour l’être humain et la culture m’ont poussée tout d’abord à étudier et travailler dans le domaine du tourisme. Voyageuse et observatrice, j’ai développé un grand intérêt pour l’Autre. Petit à petit, les voyages m’ont fait découvrir la photographie puis la photographie est devenue un prétexte pour voyager. À la suite d’un grand voyage d’un an, d’un travail de réflexion et d’un retour dans ma ville natale, j’ai développé une nouvelle curiosité pour mes origines et ma propre culture. Je suis retournée aux études en photographie, au Cégep de Matane, puis j’ai poursuivi ma démarche dans le cadre d’un baccalauréat multidisciplinaire à l’Université Laval.

 

Pouvez-vous nous résumer votre démarche artistique?

 

Combinant une approche à la fois ethnologique et artistique, ma pratique gravite principalement autour de la photographie, sans toutefois s’y restreindre. Mes projets s’inspirent de la vie quotidienne, des relations, des manières d’habiter ou d’occuper le territoire. L’acte photographique me permet d’aller à la rencontre de l’Autre, de dialoguer et de tisser des liens. En ce sens, plusieurs de mes travaux impliquent des visites à l’improviste dans les environnements domestiques. En m’imposant, d’une certaine façon, dans le quotidien de l’Autre, je crée un moment totalement affranchi des cases horaires, des attentes et de l’anticipation. De plus, j’ai découvert que l’immersion dans un quotidien différent du mien me procure le même dépaysement qu’un voyage à l’étranger. Depuis ce temps, je privilégie les voyages de proximité.

 

Avez-vous une relation particulière avec les sujets que vous présentez dans vos œuvres?

 

Toujours, et on devient même souvent amis. Il faut dire que mes projets photographiques se déroulent la plupart du temps dans la demeure de mes sujets. Accueillir un inconnu chez soi, dans son intimité, ce n’est pas rien. Les gens se dévoilent plus facilement dans un environnement familier, et les liens se créent rapidement. J’ai une grande écoute et plusieurs d’entre eux vont même jusqu’à me faire des confidences. Une fois imprégnée par ces échanges et par les histoires que racontent les lieux, je réagis en créant des images. Le résultat est donc le fruit d’une relation particulière.

 

Est-ce que le rapport à l’histoire et aux traditions est un aspect important dans vos créations?

 

L’histoire et les traditions déterminent qui je suis, donc forcément les images que je crée. Mes images demeurent des interprétations personnelles d’un espace-temps bien précis. Aussi, mon travail est influencé par l’histoire de la photographie, les différents courants qui se sont succédés au cours du 20e siècle et par d’autres photographes : William Eggleston, Joel Meyerowitz, la photographie humaniste de Sabine Weiss, de Robert Doisneau et des photographes plus proches de nous comme Gabor Szilasi, Claire Beaugrand-Champagne ou Clara Gutsche. Au-delà de cela, l’histoire et les traditions se retrouvent dans mes photographies par le biais des thèmes que j’aborde : la culture matérielle, les objets qui nous entourent, la vie quotidienne, les manières d’habiter ou les manières d’être. Je suis toujours à la recherche de la singularité et de ce qui distingue les individus, les communautés et les cultures. Cette singularité, je ne la recherche pas dans le grandiose, mais plutôt dans le banal. Je cogne aux portes, je visite les maisons, je fais le tour des ventes de garage, je vais au bingo ou je visite un terrain de camping, la caméra à la main. Mon rapport à l’histoire et aux traditions en est définitivement un de proximité.

 

Quel dialogue souhaitez-vous créer avec le public? 

 

Mes sujets me touchent et je souhaite toucher les gens à mon tour. Je pense que le public peut se reconnaître facilement en parcourant mes images. Je me reconnais à mon tour dans la vie quotidienne de mes sujets. Lorsque je diffuse mon travail, je réfléchis longuement à la forme et à la mise en espace. J’aime surprendre le public ou lui proposer une expérience. Récemment, j’ai diffusé un projet dans ma maison. Toutes les pièces avaient été transformées pour l’occasion et les photos prises dans des environnements domestiques se superposaient à mon propre décor. Pour cette occasion, je recevais les visiteurs avec des galettes, du café et des paires de pantoufles. Pour moi, la diffusion est l’occasion d’échanger, mais aussi de pointer du doigt toutes les petites choses simples et jolies qui sont tellement proches de nous qu’elles se trouvent souvent cachées dans l’ombre de nous-mêmes. Je souhaite que les gens qui se déplacent découvrent mes images non pas dans un esprit de comparaison, mais plutôt en s’imaginant les rencontres et les histoires dont elles sont porteuses.

 

Jusqu’au 30 septembre 2019, nous pouvons visiter votre exposition Fixer l'éphémère au musée du Pôle culturel du Monastère des Ursulines. Parlez-nous de ce projet et de votre expérience avec les Ursulines. 

 

Dans le cadre de nombreux séjours au monastère effectués en 2017 et en 2018, j’ai documenté la vie quotidienne des Ursulines avant et durant leur déménagement. Les 48 dernières religieuses qui habitaient le monastère ont quitté les lieux définitivement en septembre 2018. Elles sont parties vivre dans une résidence privée de Beauport, mieux adaptée à la situation démographique actuelle de leur communauté vieillissante. Jusqu’à leurs derniers jours dans leur demeure, elles m’ont partagé leur foyer, leur vie quotidienne et leur sagesse. Je me sens vraiment privilégiée d’avoir côtoyé ces grandes dames qui ont énormément contribué à la culture québécoise, notamment dans le domaine de l’éducation. Le Monastère des Ursulines ne disparaîtra pas, bien entendu, mais plus jamais il ne sera habité. Fixer l'éphémère est le titre de l’exposition qui présente la première phase de ce projet photographique et sonore. Le projet sera éventuellement diffusé ailleurs au Québec et il fera l’objet d’une publication aux Éditions Cayenne.

 

Qu’est-ce qui vous a amené à mettre en valeur le patrimoine des Ursulines de Québec?

 

Mon intérêt pour l’histoire, mais aussi un sentiment d’urgence. L’idée de ce projet avec les Ursulines m’est venue aussitôt que j’ai appris la nouvelle de leur déménagement. Elles s’apprêtaient à quitter leur monastère qu’elles habitaient depuis 1642. J’ai d’abord effectué des recherches et je n’ai trouvé aucune image illustrant la vie quotidienne contemporaine des Ursulines. Cette page de leur histoire était manquante. Je les ai contactées et nous nous sommes rencontrées à plusieurs reprises afin d’en discuter et pour définir ensemble les bases de cette mission artistique qui me semblait être d’une importance capitale. J’ai travaillé de concert avec l’équipe du Pôle culturel du Monastère des Ursulines, un organisme créé par la communauté religieuse pour la conservation et la mise en valeur de leur patrimoine. Sans la participation de cette équipe passionnée et professionnelle, le projet n’aurait pas pu se réaliser.

 

Récemment, vous avez été sélectionné par le Klondike Institute of Art and Culture pour une résidence de création à Dawson City, dans le nord du Yukon. Parlez-nous un peu de cette expérience et du projet que vous avez développé à cet endroit:


Cette résidence a eu lieu au mois de mars dernier. J’avais proposé un projet de recherche et de création au centre KIAC dans le cadre d’un appel de dossiers, mais deux jours seulement après mon arrivée là-bas, les rencontres que j’ai effectuées m’ont poussée à prendre une direction différente. J’ai alors décidé de lâcher prise et de me laisser guider par mon instinct. Ce sont les femmes de Dawson City qui m’ont inspirée. Des femmes fortes et indépendantes comme j’en avais rarement vues. Des femmes qui, par choix, se sont installées là-bas pour faire leur vie, et d’autres qui y sont nées. Plusieurs d’entre elles habitent seules et hors réseau, c’est-à-dire qu’elles vivent à l’extérieur de la municipalité, sans électricité et sans eau courante. Elles coupent leur bois, elles chassent, elles se déplacent en motoneige ou en traîneau à chiens et elles se défendent, en cas de besoin, contre les ours. D’autres vivent dans la petite ville de Dawson City, plus proche des services. Elles sont tantôt mères de jeunes enfants, tantôt entrepreneures ou encore artistes. Quoi qu’elles fassent, elles expriment leur féminité d’une manière qui m’est apparue toute nouvelle, me poussant même à questionner ma propre féminité.

 

 

Quelles sont pour vous deux icônes du patrimoine au Québec, et pourquoi? 

 

Tout d’abord, le bungalow. Il est souvent jugé, mal-aimé, associé à la banlieue et à la société de consommation. Pourtant, notre bungalow québécois a plusieurs histoires à raconter, comme celle d’un Québec dont les racines se nourrissent en partie du terreau américain, celle d’un savoir-faire hérité des artisans d’ici, celle aussi d’une longue série d’adaptations à un climat rude, puis à un contexte social et historique bien particulier. J’habite moi-même dans un bungalow et je le trouvais bien ordinaire, je l’avoue, jusqu’à ce que l’ethnologue Jocelyne Mathieu me le présente autrement dans le cadre d’un cours qu’elle enseigne à l’Université Laval.

 

Une autre icône du patrimoine au Québec, selon moi, est la catalogne. La fabrication de catalogne découle d’un savoir-faire traditionnel et d’une bonne dose de patience. Chacune d’elle est une œuvre unique. J’en ai encore acheté une nouvelle la semaine dernière (je ne peux pas m’en empêcher). Je les utilise même comme couvre-lit ! Ma mère, quand elle était jeune, participait à des séances de découpage de guenilles avec ses sœurs et sa mère. Les chemises ou les draps qui ne pouvaient plus supporter de raccommodages étaient transformés en couverture. Aujourd’hui, l’idée de la récupération est toujours d’actualité, mais davantage par préoccupations écologiques. La catalogne est pour moi un très bon exemple d’icône du patrimoine qui n’a pas pris une ride...

 

En résumé, que veut dire le patrimoine pour vous?

 

Le patrimoine, pour moi, c’est un mille-feuille. Une multitude de couches minces et légères qui s’empilent parfaitement les unes sur les autres. C’est un tout, constitué du territoire, des survivances du passé et des pratiques actuelles en matière de construction ou de savoir-faire. Plusieurs associent systématiquement le patrimoine au passé. Si on suit cette logique, l’expression de notre culture aujourd’hui constituerait le patrimoine de demain... Qu’on inclue oui ou non les pratiques culturelles actuelles dans l’équation, le présent fait toujours partie de la somme au final.

 

Pour en savoir plus sur Geneviève et son travail :

 

Site web : genevievethibault.com

 

Sites web des diffusions en cours :

À Québec : https://www.polecultureldesursulines.ca/exposition-fixer-lephemere/

À Toronto : https://scotiabankcontactphoto.com/exhibition/ancestral-mindscapes/

 

Information concernant le livre sur les Ursulines :

Titre du livre : blanc

Le lancement aura lieu en septembre 2019 au musée du Pôle culturel du Monastère des Ursulines (date à déterminer). Il sera possible de commander le livre via son site web.

 

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Tanya Lanaville

 

L'une des trois cofondatrices d'Intervalles, Tanya est la coordonnatrice de projets et de l'administration. Artiste dans ses temps libres, ce qui la fait vibrer sont les arts, le patrimoine artistique et les traditions! Elle s'intéresse aussi au management et la gestion de projets pour mieux mettre de l'avant les stratégies créatives qui inspireront et informeront notre grand public!

 

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