De Flamand à Italien: Jan van der Straet à la cour des Medici

 

Une vie haute en couleurs: de la Hollande à l'Italie

Jan van der Straet naît à Bruges (Flandres) en 1523, dans une famille d’artistes qui lui permet ses premiers pas en tant que peintre. Dès 1537, il se rend à Anvers comme apprenti sous la tutelle de Pieter Aertsen, qui est reconnu pour sa spécialisation dans la peinture de genre, de scènes de vie et particulièrement en ce qui touche les cuisines et la nourriture. Les pays du Nord d’où Van der Straet est originaire sont encore déchirés par les guerres entourant la Réforme protestante au moment où celui-ci débute sa carrière. Cela le pousse à s’affranchir de l’atelier d’Aertsen en 1540 afin de se rendre en Italie, où plusieurs croient que les conditions de travail sont meilleures.

 

Il se rend à Florence, engagé par le tapissier bruxellois Jan Rost qui est à la tête de l’Arazzeria Medicea. Il s’agit de l’une des plus importantes fabriques de tapisseries européenne, fondée à Florence en 1546 par le duc de Toscane, Cosimo I de Medici.  Van der Straet y est engagé  comme dessinateur de patrons pour les tapisseries à produire et reconnu pour ses grandes capacités techniques et sa rapidité d’exécution. Faisant sa marque dans le cercle privilégié des artistes au service des Medici, il est requis auprès de l’homme à l’origine de l’histoire de l’art : Giorgio Vasari. Il souhaite développer en collaboration avec l’artiste les premiers dessins des tapisseries qui ornent encore aujourd’hui son cabinet privé, le studiolo du duc Francesco de Medici. Ainsi, l’essence de la carrière de Van der Straet se déroule en territoire italien, en accord avec les canons esthétiques maniéristes de l'Italie de l'époque, malgré sa formation flamande très typique de la peinture de genre en vogue en Hollande et encore bien distinctive aujourd’hui.

 

Il change même son nom, de Jan van der Straet vers le titre italianisé de Maître Giovanni Stradano. À Florence, il s’implique de façon distinguée au sein de la naissante Académie du dessin fondée en 1563, en tant qu’un des premiers commissaires auprès de fondateurs et artistes renommés. Signe de son statut privilégié au sein de l’élite florentine malgré ses origines flamandes, la majorité des commissions privées qu’il produit découlent de collaborations avec des hommes issus de cercles littéraires ou scientifiques. Stradano se fait connaître des commanditaires importants de l’époque par ses techniques de travail novatrices et par l’édition de séries d’images, ce qui est jusqu’alors peu courant en Italie. En effet, l’artiste est reconnu pour s’impliquer personnellement dans toutes les étapes de production des gravures qui lui sont commandées, malgré qu’il ne soit normalement responsable que des dessins préparatoires. Il est reconnu pour l’assemblage de sketchbooks qu’il fait parvenir annotés et accompagnés de textes explicatifs à Philip Galle, le graveur et l’imprimeur avec qui il fait affaire à Anvers (Flandres). Il a le souci d’exactitude et de qualité du travail, ce qui le pousse à envoyer ses dessins à l’étranger et à rapatrier en Italie les gravures une fois produites, une démarche tout à fait inhabituelle à l’époque.

 

Une oeuvre marquante: Color Olivi

La production de la série de gravures Nova Reperta est un exemple de la double appartenance aux communautés artistiques dans lesquelles s’implique Stradano: on y sent à la fois l'influence flamande et l'influence italienne. Reconnue par les experts comme représentant les inventions techniques et découvertes scientifiques les plus importantes au cours de la Renaissance, Color Olivi est l’une des 20 gravures de la série qui illustre les étapes de la nouvelle pratique de la peinture à l’huile attribuée historiquement au peintre flamand Jan van Eyck. Différents éléments dans la narration imaginée ainsi que l’implication d’intellectuels dans la commandite de cette série permettent de saisir l’ampleur des références culturelles flamandes et italiennes dans cette œuvre.

 

D’abord, la quantité de personnages présents dans l’image témoigne de personnages de classe sociale élevée que l’on retrouve généralement dans les peintures de genres flamandes, desquelles Stradano est très au fait. On observe au centre l'artiste flamand Van Eyck en train de peindre la Légende de Saint-George et le dragon. Le contenu de cette peinture est une référence parfaitement italienne. En effet, c’est une œuvre bien connue du peintre italien Raphaël et commissionnée par le duc d’Urbino, une alliance artistique hautement estimée par les artistes contemporains de Stradano. Cette scène chevaleresque est représentative de textes typiquement italiens. La commission par le noble florentin Luigi Alamanni à l’endroit de Stradano peut expliquer le choix d’une telle scène dans la gravure Color Olivi.

 

 

 

La place de l'artiste: un rôle en constante évolution

De nombreuses démonstrations pourraient être proposées afin d’appuyer l’idée d’une double appartenance de l’artiste Jan van der Straet, à sa patrie d’origine flamande comme à sa patrie d’adoption italienne. Il est toutefois fort intéressant de constater le phénomène de l’exode des artistes déjà bien présent au 16e siècle, pour des causes politiques, culturelles ou économiques, malgré un contexte sociohistorique très différent de celui dans lequel les artistes contemporains évoluent aujourd’hui. D’autre part, bien que le système de mécénat ait évolué, les artistes font encore face aux exigences des acheteurs, dans un marché où l’art a une valeur parfois faramineuse. Enfin, les temps mondialisés dans lesquels nous vivons permettent certainement de soutenir l’idée selon laquelle n’importe quel humain en amour avec l’art peut trouver une place à sa mesure, quelque part dans un monde en constante évolution.

 

Pour plus d’images et d’informations liées à la pratique fascinante de l’artiste Jan van der Straet, la monographie produite par la spécialiste Alessandra Baroni s’avère un incontournable ; Stradanus, Court Artist of the Medici. Voici trois autres livres intéressants que vous pouvez consulter: 

 

BARONI, Alessandra et Manfred Sellink. Stradanus (1523-1605) Court Artist of the Medici. Catalogue d’exposition (Bruges, Groeningmuseum, 9 octobre 2008 – 4 janvier 2009). Turnhout : Brepols Publishers, 2012. 380 p.

 

TURNER, Jane. Encyclopedia of Italian Renaissance & Mannerist Art (Volume 2). New York : Grove’s Dictionnaries, 2000. 1881 p.

 

VAN MANDER, Karel. The Lives of the Illustrious Netherlandish and German Painters. Doornspijk : Davaco, 1998. 267 p.

 

Stéphanie Bélanger

 

Ayant accompli un baccalauréat en communication publique et maintenant étudiante à la maîtrise en histoire de l’art, Stéphanie Bélanger se passionne pour tout ce qui touche à l’Italie. Malgré que la majorité de son temps soit consacrée aux études, elle profite de ses vacances pour aller à la découverte du monde… pour tricoter et pique-niquer aussi!

 

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